« L’agressivité n’est pas le contraire de la douceur, c’est une énergie vitale qui, bien orientée, permet de s’affirmer et de se protéger. »
— Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse, 2014
L’agressivité n’est pas synonyme de malveillance. Elle se manifeste par des gestes, des mots ou des expressions émotionnelles fortes et traduit souvent un besoin non satisfait : frustration, difficulté à gérer une émotion intense ou recherche de reconnaissance. Identifier le sens de ces comportements permet aux adultes d’intervenir de manière constructive, plutôt que de punir ou réprimer.
L’agressivité primaire : une force de vie
L’agressivité dite primaire apparaît très tôt, dès la première année de vie. Elle correspond à une énergie vitale nécessaire à la survie et à l’affirmation de soi. L’enfant, encore immature sur le plan du langage et de la régulation émotionnelle, exprime avec son corps ce qu’il ne peut pas encore dire. Cette agressivité n’est pas tournée contre l’autre : elle est l’expression d’un besoin, d’une frustration ou d’une tensioninterne.
Exemples :
- Un bébé qui mord le sein lorsqu’il est trop stimulé ou frustré.
- Un tout-petit qui pousse pour obtenir un jouet ou se faire une place.
- Un enfant de 2 ans qui crie ou tape lorsqu’on lui dit “non”.
Ces manifestations sont normales, tant que l’adulte les accueille comme des signaux à décoder plutôt que comme des fautes à punir. Le rôle de l’adulte est alors d’aider l’enfant à transformer cette énergie brute en parole, en jeu ou en créativité.
Ce que dit la recherche :
Selon le neuropsychiatre Boris Cyrulnik (Les nourritures affectives, 1993), “l’agressivité primaire est un moteur du développement : elle permet à l’enfant d’expérimenter sa puissance et de tester les limites du monde autour de lui”. En d’autres termes, sans agressivité, il n’y a pas d’autonomie possible.
L’agressivité secondaire : un signal de mal-être
L’agressivité dite secondaire apparaît plus tard, généralement lorsque l’enfant a déjà acquis un certain langage et une conscience des règles. Elle n’est plus une simple décharge instinctive, mais une réponse à un déséquilibre émotionnel, relationnel ou environnemental. Elle traduit souvent :
- Un sentiment d’insécurité (séparation difficile, manque de repères, changements).
- Une frustration chronique ou un sentiment d’injustice.
- Une fatigue accumulée ou un stress sensoriel.
- Un besoin non reconnu : d’attention, d’affection, de reconnaissance.
Exemples :
- Un enfant qui frappe un adulte après une journée d’hyperstimulation à la crèche.
- Un autre qui crie ou se met en colère parce qu’il sent une différence de traitement.
- Un comportement agressif qui s’installe dans le temps, lié à des tensions familiales ou à une difficulté d’attachement.
Dans ce cas, l’agressivité devient un langage du mal-être. L’enjeu n’est plus de canaliser simplement la colère, mais de comprendre ce qu’elle raconte. L’adulte doit alors se demander : “De quoi cet enfant essaie-t-il de me parler à travers ce comportement ?”
De la réaction à la régulation : le rôle de l’adulte
La façon dont l’adulte accueille l’agressivité influence profondément la construction émotionnelle de l’enfant. Punir, crier ou isoler ne font qu’amplifier le sentiment d’insécurité. À l’inverse, accompagner avec calme et fermetéaide l’enfant à se sentir contenu et compris.
Quelques repères :
- Nommer les émotions de l’enfant (“Je vois que tu es en colère / frustré”).
- Rappeler le cadre sans jugement (“Tu as le droit d’être fâché, mais pas de taper”).
- Proposer une alternative (“Tu peux frapper dans un coussin / dessiner ta colère”).
- Réparer ensemble (“Tu peux aller lui dire pardon quand tu te sens prêt”).
- Observer les causes : fatigue, transitions, relations, environnement.
Petit à petit, l’enfant apprend à réguler, à exprimer autrement, à reconnaître ce qu’il ressent. L’agressivité devient alors une compétence émotionnelle en construction.
Harmoniser les pratiques et collaborer avec les familles
Pour un accompagnement efficace, il est indispensable de garantir la cohérence des pratiques éducatives. Cela passe par une posture professionnelle calme et structurante, la co-construction de règles claires avec l’équipe, un dialogue ouvert avec les familles et la valorisation des progrès observés. Cette approche renforce la confiance mutuelle et soutient le développement harmonieux de l’enfant.
Pour aller plus loin
La formation “La valeur de l’agressivité” propose des méthodes directement applicables au quotidien : observation et analyse des comportements, stratégies d’accompagnement adaptées, outils pour dialoguer avec les familles et exercices pratiques pour ajuster sa posture professionnelle. Ces pratiques permettent de transformer les défis quotidiens en moments pédagogiques positifs pour les enfants et en opportunités de cohésion pour l’équipe.
Daniel Siegel & Tina Payne Bryson – La discipline sans drame, 2016
Catherine Gueguen – Pour une enfance heureuse, 2014
Boris Cyrulnik – Les nourritures affectives, 1993
Isabelle Filliozat – Au cœur des émotions de l’enfant, 2000




