Pourquoi n’avons-nous aucun souvenir de notre toute petite enfance ?

souvenirs bébé

Ce phénomène a un nom : l’amnésie infantile. Et sa compréhension a beaucoup évolué ces vingt dernières années, au croisement des neurosciences, de la psychologie du développement et de la linguistique. Pour les professionnels de la petite enfance, s’y intéresser, c’est comprendre un peu mieux ce qui se joue vraiment dans ces premières années — même si les enfants, un jour, n’en garderont aucun souvenir conscient.

Un constat universel, documenté depuis Freud

C’est Sigmund Freud qui, en 1905 dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, a le premier théorisé ce phénomène sous le terme d’amnésie infantile (infantile Amnesie). Il constatait que la plupart des adultes n’ont aucun souvenir autobiographique avant l’âge de 3 ans environ, et très peu avant 5 ans. Pour Freud, ce « trou de mémoire » s’expliquait par le refoulement : les expériences de la petite enfance seraient trop chargées pulsionnellement pour être mémorisées consciemment.

Cette explication psychanalytique a depuis été largement dépassée — mais le constat, lui, reste valide. Des études menées à grande échelle confirment que la limite moyenne du premier souvenir autobiographique se situe autour de 3 ans et demi, avec des variations selon les cultures et les individus.

Une recherche de Qi Wang (Cornell University, 2001) comparant des adultes américains et chinois a montré que les Chinois avaient des premiers souvenirs légèrement plus tardifs et plus collectifs, quand les Américains avaient des souvenirs plus précoces et plus centrés sur eux-mêmes. Preuve que la mémoire autobiographique est en partie une construction culturelle et narrative, pas seulement neurologique.

Ce que le cerveau du nourrisson peut — et ne peut pas encore — faire

Pour comprendre l’amnésie infantile, il faut distinguer les différents types de mémoire. Le cerveau ne stocke pas les informations dans un seul « disque dur » : il existe plusieurs systèmes mémoriels distincts, qui ne se développent pas au même rythme.

La mémoire procédurale (savoir-faire : marcher, tenir une cuillère) est opérationnelle très tôt, dès les premiers mois. La mémoire émotionnelle (ce qu’on ressent dans certaines situations) est également précoce — portée par l’amygdale, active dès la vie fœtale. Mais la mémoire épisodique autobiographique — celle qui permet de se souvenir d’un événement précis, situé dans le temps, avec soi-même comme personnage central — dépend d’une structure cérébrale particulière : l’hippocampe.

Or, l’hippocampe est l’une des régions du cerveau dont la maturation est la plus lente. La neurogenèse hippocampique — la création de nouveaux neurones dans cette zone — est très active dans les premières années, ce qui est précisément le problème : en créant constamment de nouveaux neurones, l’hippocampe « réorganise » continuellement ses réseaux, perturbant la stabilité des souvenirs déjà encodés. C’est ce que Paul Frankland et Sheena Josselyn (Hospital for Sick Children, Toronto) ont montré dans une série d’études pionnières publiées dans Science (2014) : plus la neurogenèse hippocampique est intense, moins les souvenirs épisodiques sont durables. Ils ont même pu « effacer » des souvenirs chez des souris en stimulant artificiellement leur neurogenèse.

En d’autres termes : le cerveau du nourrisson grandit trop vite pour se souvenir.

Le rôle du langage et du « soi narratif »

Il manque une autre pièce au puzzle. Pour qu’un souvenir autobiographique se forme et se consolide, il faut pouvoir se le raconter — à soi-même, ou à quelqu’un d’autre. Cette capacité narrative nécessite le langage, et plus précisément la conscience de soi comme entité distincte dans le temps.

Le psychologue Mark Howe (City, University of London) a montré que le développement du soi cognitif — la capacité à se reconnaître comme « moi » distinct des autres, mesurable notamment par le test du miroir à partir de 18-24 mois — est un prérequis à la formation de souvenirs autobiographiques stables. Sans « je », pas de « je me souviens ».

C’est aussi pourquoi les enfants commencent à rapporter des événements du passé (« à la crèche j’ai fait de la peinture ») autour de 2-3 ans — mais ces récits restent fragiles, non consolidés, et disparaissent pour la plupart quelques semaines ou mois plus tard.

Ce qui reste, même sans souvenir

Voilà peut-être la chose la plus importante pour les professionnels de la petite enfance : l’absence de souvenir conscient ne signifie pas l’absence de trace.

Les expériences émotionnelles précoces laissent des empreintes profondes dans la mémoire implicite — ces apprentissages non conscients qui guident nos comportements, nos réactions, nos façons de nous attacher. Un enfant qui a vécu des interactions chaleureuses, prévisibles, sécurisantes n’en gardera aucun souvenir déclaratif. Mais son cerveau, lui, aura intégré que le monde est un endroit sûr, que les adultes sont fiables, que l’exploration est possible sans danger.

Daniel Siegel, neuropsychiatre et auteur de The Developing Mind (1999, Guilford Press), parle de mémoire implicite relationnelle : ces schémas émotionnels et relationnels encodés sans conscience, qui forment le socle de la personnalité et des capacités d’attachement à l’âge adulte.

Ce que vous faites chaque jour en crèche — la façon dont vous répondez aux pleurs, dont vous nommez les émotions, dont vous sécurisez les transitions — ne sera pas « rappelé » par l’enfant dans vingt ans. Mais il l’aura vécu. Et ça, ça reste.


Pour aller plus loin :

  • Freud S. — Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905)
  • Frankland P.W., Köhler S., Josselyn S.A. — Hippocampal Neurogenesis and Forgetting, Trends in Neurosciences, 36(9), 2013
  • Wang Q. — Culture Effects on Adults’ Earliest Childhood Recollection and Self-Description, Journal of Personality and Social Psychology, 81(2), 2001
  • Howe M.L., Courage M.L. — The Emergence and Early Development of Autobiographical Memory, Psychological Review, 104(3), 1997
  • Siegel D. — The Developing Mind (Guilford Press, 1999)