Une question qui bouscule les représentations : l’instinct paternel existe-t-il vraiment ?
Pendant longtemps, la parentalité a été pensée comme une affaire presque exclusivement maternelle. L’idée que « le père est moins sensible aux pleurs » ou « moins naturellement réceptif que la mère » a fortement circulé dans les représentations sociales, y compris parmi les éducateurs et éducatrices.
Ces questions sont précisément explorées dans le podcast “Y a t-il un instinct paternel” produit par Binge Audio, qui confronte les idées reçues à des données scientifiques issues de recherches en neurosciences, en psychologie du développement et en éthologie. Ce travail permet de se poser une question essentielle pour la pratique éducative :
Quelle est la place réelle — et potentielle — du père dans le développement des tout-petits ?
L’investissement paternel existe, mais il ne ressemble pas à ce qu’on croit
Chez les animaux, la diversité des comportements paternels est impressionnante. Dans le règne aviaire, chez de nombreuses espèces d’oiseaux, le mâle participe à plus de 90 % des soins parentaux. Chez les mammifères, c’est moins fréquent, mais plusieurs espèces (chauves-souris, primates, certains rongeurs) montrent que le père peut jouer un rôle très actif. Ce constat nous rappelle que les modèles biologiques ne sont pas rigides — ils sont adaptatifs : lorsque les conditions écologiques favorisent la coopération parentale, le rôle du père se renforce.
Chez les humains, il en va de même : l’implication paternelle n’est pas seulement une question d’intention, mais d’opportunité relationnelle, sociale et biologique.
Ce que la science nous apprend : hormones, cerveau et proximité
L’un des apports les plus significatifs des neurosciences à la question de la paternité tient à l’évolution hormonale et cérébrale des pères.
1. Des modifications hormonales après la naissance
Contrairement à l’idée selon laquelle la biologie ne préparerait que la mère à la parentalité, chez l’homme aussi, des modifications hormonales mesurables se produisent autour de la naissance et au cours des premiers mois :
- Un pic de cortisol (liée à une forme de vigilance) juste avant la naissance,
- Une augmentation de l’ocytocine, l’hormone de l’attachement, lorsque l’homme porte et interagit avec son bébé,
- Une baisse de la testostérone qui s’accentue avec le temps passé avec l’enfant,
- Une élévation de la prolactine, hormone associée à la parentalité chez la mère, mais aussi chez le père.
Ces phénomènes s’accordent avec des études montrant qu’une présence active du père modifie biologiquement son corps — non pas comme une anomalie, mais comme une adaptation.
Le cerveau paternel n’est pas moins “programmé” que celui de la mère
Les neurosciences ont souvent montré des différences d’activation cérébrale lors de l’écoute des pleurs d’un bébé :
- chez les mères, une activation plus forte de l’amygdale (liée à la vigilance émotionnelle)
- chez les pères, une activation plus marquée du sillon temporal supérieur (lié à l’interprétation des comportements sociaux).
Mais ces différences ne sont pas figées.
Elles changent lorsque l’homme est figure d’attachement principale, comme c’est le cas chez les familles homoparentales ou dans des situations où la mère est absente ou très faible dans les soins quotidiens. Cela montre que ce ne sont pas des « circuits instinctifs biologiques fixes », mais des réponses cérébrales façonnées par l’expérience relationnelle.
Ce point est fondamental : il signifie que le cerveau d’un père (biologique ou non biologiquement lié à l’enfant) peut s’adapter, apprendre et se synchroniser avec les besoins du tout-petit.
Apprendre à reconnaître un bébé : une compétence qui se construit
Une idée reçue répandue est que les hommes reconnaissent moins bien les pleurs de leur propre enfant que les femmes. Pourtant, les études montrent que la capacité à reconnaître les pleurs est fortement liée au temps passé avec le bébé — et non pas à un défaut inné.
Dans des expériences comparant mères et pères, les taux de reconnaissance des pleurs spécifiques de leur enfant étaient similaires, à condition que le père passe suffisamment de temps avec lui. Là encore, cela illustre que la parentalité est une compétence acquise, et non un instinct magique.
Synchronisation cérébrale : deux façons complémentaires d’être présent
Les travaux de la neuroscientifique Ruth Feldman, évoqués également dans le podcast, mettent en lumière les formes de synchronisation cérébrale entre parent et enfant.
Chez la mère, cette synchronisation se produit essentiellement sur les rythmes thêta, associés à la sécurité, au calme et à la réceptivité émotionnelle — des états particulièrement adaptés aux besoins de régulation du tout-petit.
Chez le père, la synchronisation est plus souvent observée sur les rythmes alpha, associés à une stimulation cognitive plus active, une exploration relationnelle plus dynamique.
Cela ne signifie pas que l’un est meilleur que l’autre.
Cela signifie que les deux styles relationnels sont complémentaires :
- la mère tend à accueillir, contenir, sécuriser,
- le père tend à stimuler, provoquer l’exploration, solliciter la curiosité.
Et ces deux formes d’interaction participent au développement global de l’enfant.
Être père aujourd’hui : de l’intuition au potentiel
Plutôt que de parler d’« instinct paternel », il est plus juste de parler de potentiel paternel.
L’instinct suppose une réponse automatique et universelle. Ce n’est pas ce que montrent les données scientifiques contemporaines.
Ce qui émerge, en revanche, c’est une capacité latente chez l’être humain à s’adapter à la parentalité, à modifier son système hormonal, à apprendre à comprendre et répondre aux besoins affectifs et cognitifs de l’enfant.
Et ces adaptations ne nécessitent pas de lien biologique : elles se produisent aussi chez des pères adoptants ou chez des figures paternelles engagées.
Ce que cela change pour les professionnel.les de la petite enfance
Pour les équipes de crèche, d’accueil périscolaire ou d’EAJE, ces connaissances ont des implications concrètes :
1. Valoriser la présence du père
Accueillir les pères, les encourager, leur donner des repères sur les pleurs, les rythmes, les jeux :
c’est contribuer à renforcer le lien parent-enfant.
2. Informer plutôt que présumer
Un père qui paraît « moins réactif » à un moment donné n’est pas forcément moins compétent.
Son degré d’implication relationnelle dépend du temps et de la qualité de présence.
3. Encourager le partage des soins
Encourager la participation du père aux routines (change, repas, lecture, jeux) participe à modifier ses circuits biologiques de parentalité et à renforcer la cohésion familiale.
4. Positionner l’équipe comme soutien et relais
Plutôt que d’attribuer des rôles stéréotypés, les professionnel·les peuvent accompagner chaque dyade parent-enfant dans sa singularité.
Les données scientifiques contemporaines, telles qu’explorées dans le podcast “L’instinct paternel existe-t-il vraiment ?” (Binge Audio), invitent à sortir d’une vision archaïque de la parentalité.
La parentalité n’est pas une affaire d’instincts biologiques figés.
C’est une interaction dynamique, façonnée par la présence, l’investissement, l’expérience et la relation.
Pour les pères comme pour les mères, les premières années de vie ne sont pas seulement des moments d’attachement — ce sont des périodes d’apprentissage mutuel, donc d’investissement éducatif à part entière.
Et pour les professionnel·les de la petite enfance, reconnaître, accompagner et valoriser cette diversité de façons d’être parent est un levier puissant de développement pour les enfants.




