Une réalité documentée… mais encore largement impensée
Les violences sexuelles sur mineur.es font désormais l’objet de données publiques, de rapports officiels et de travaux de recherche. Pourtant, une partie de cette réalité continue de rester hors champ : celle qui concerne les bébés et les tout-petits.
Les chiffres issus de la CIIVISE montrent qu’une proportion importante des violences sexuelles survient avant l’entrée à l’école. Cette information, bien que disponible, peine encore à être pleinement intégrée dans les représentations collectives, y compris chez des adultes pourtant engagés dans la protection de l’enfance.
Ce décalage entre les faits et leur reconnaissance constitue un enjeu majeur de prévention.
Pourquoi est-il si difficile d’envisager ces violences précoces ?
La difficulté à penser les violences sexuelles chez les très jeunes enfants ne relève pas d’un simple manque d’information. Elle s’ancre dans plusieurs croyances profondément ancrées :
- l’idée qu’un enfant qui ne parle pas ne peut pas être victime,
- la confusion entre absence de souvenir conscient et absence de traumatisme,
- la représentation idéalisée de l’environnement familial ou institutionnel comme fondamentalement protecteur.
Ces croyances fonctionnent comme des mécanismes de défense collectifs. Elles permettent aux adultes de se protéger psychiquement d’une réalité trop déstabilisante, mais elles ont pour effet collatéral de rendre les violences moins visibles.
Quand le corps parle à la place des mots
Chez le bébé et le jeune enfant, l’expression de la souffrance passe rarement par le langage. Elle se manifeste autrement :
- troubles du sommeil persistants,
- pleurs inconsolables,
- changements comportementaux soudains,
- régressions inhabituelles,
- réactions corporelles inexpliquées.
Ces manifestations ne sont jamais des preuves en elles-mêmes. Mais leur accumulation, leur persistance ou leur caractère atypique devraient toujours inviter à une écoute attentive et à une réflexion partagée entre adultes.
Le risque n’est pas de « voir trop de choses », mais de ne rien vouloir voir du tout.
Le rôle du déni dans les parcours de violences
Le déni n’est pas seulement individuel. Il peut être institutionnel, culturel, systémique.
Lorsqu’un doute émerge, il est souvent neutralisé par des explications rassurantes : médicales, développementales, contextuelles. Ces hypothèses peuvent être pertinentes, mais elles deviennent problématiques lorsqu’elles servent à clore la réflexion trop vite, sans laisser de place à l’incertitude.
Ce fonctionnement contribue à isoler les parents — en particulier les mères — qui perçoivent un malaise sans parvenir à le faire reconnaître.
Croire sans accuser : une posture professionnelle essentielle
Croire ne signifie pas condamner sans preuve.
Croire signifie prendre au sérieux une inquiétude, accepter de ne pas savoir immédiatement, et activer des espaces de réflexion, de protection et de signalement quand cela est nécessaire.
Pour les professionnel·les de la petite enfance, cela suppose :
- une formation spécifique aux violences sexuelles précoces,
- une connaissance des signaux d’alerte,
- une culture du travail en réseau,
- et une capacité à dépasser la peur de « se tromper ».
En matière de protection de l’enfance, l’inaction est toujours plus risquée que la prudence éclairée.
Prévenir, c’est aussi accepter l’inconfort
Parler de violences sexuelles sur les bébés n’est ni excessif ni alarmiste.
C’est reconnaître que la prévention commence par la capacité à penser ce qui dérange.
Créer des espaces d’expression adaptés aux enfants, former les adultes, soutenir la parole parentale, développer des dispositifs de repérage précoce : autant de leviers indispensables pour réduire les situations de danger.
Le silence, lui, ne protège jamais.
Ressources utiles
- 119 – Allô Enfance en Danger
- 17 – Police / Gendarmerie
- 116 006 – France Victimes
- 114 – Urgences par SMS
- Signalement en ligne : service-public.fr
Reconnaître l’existence des violences sexuelles chez les très jeunes enfants ne signifie pas vivre dans la peur.
Cela signifie assumer une responsabilité collective : celle de regarder la réalité avec lucidité pour mieux protéger.
Ce n’est qu’en sortant du déni que la prévention devient réellement possible.




